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JOURNAL D’UNE CONFITURE #4 – LES PENSÉES SE LIBÈRENT

Je reste tellement chez moi que je peux savoir l’heure qu’il est à la dizaine de minute près, grâce à la position de l’ombre du soleil sur mon balcon. Dommage que je ne puisse pas faire profiter cette compétence acquise à quelqu’un d’autre. Alors je me dis l’heure à moi-même, je m’auto-vérifie avec mon téléphone portable, et je me félicite bien haut et bien fort.

Enfin bref.

Savez-vous ce qui est pire que d’être confinée seule ? Auto-confiner ses pensées dans sa tête en espérant qu’à la longue elles seront supprimées définitivement de son conscient et inconscient (spoiler alert : elles ne sont jamais supprimées).

En ce moment, et comme la totalité des habitants de la France, je suis confinée physiquement dans mon appartement, avec l’impossibilité d’en sortir. Ce confinement a d’abord beaucoup occupé mes pensées : deux semaines pour commencer, d’accord, mais combien de temps ça va durer en tout, comment déconfiner 70 millions de personnes d’un coup, qu’en est-il des frontières avec les autres pays, qu’est-ce qui va être autorisé, quand est-ce que je pourrai jouer au rugby à nouveau, … Toutes ces questions sont bien sûr légitimes, mais je me suis vite rendu compte que les réponses ne dépendaient pas de moi, que je ne contrôlais pas ces décisions, et qu’il ne servait donc à rien de se focaliser dessus.

J’ai donc arrêté d’y penser.

C’est à ce moment-là que mes pensées, que j’avais pourtant bien enterrées dans mon cerveau pour les oublier le plus rapidement possibles, ont refait surface. Étant confinée physiquement, et conséquemment dans l’incapacité d’occuper mon cerveau à autre chose, elles ont finalement été libre de circuler et de se développer ouvertement. Comme une sorte d’introspection non planifiée de ma vie.

La première couche déterrée est la plus récente, et concerne mon ancien travail.

Ce contrat a commencé début mars 2019, et était à durée déterminée d’un an. C’était un contrat postdoctoral dans la recherche scientifique. Les trois premiers mois se sont plutôt bien passés, mon chef était très bavard, mais à ce moment ça ne me dérangeait pas plus que ça. Au bout du 4ème mois, j’ai réalisé que non seulement il parlait beaucoup, mais c’était surtout pour se valoriser en tant qu’être humain et chercheur, et par conséquent rabaisser drastiquement les valeurs intellectuelles et professionnelles des autres. Cette réalisation m’a conduite surtout à ignorer ce qu’il disait, faute de vouloir lui dire ouvertement que « je n’en ai vraiment rien à faire de ce que tu me racontes, tu me fais chier avec tes exploits de merde ». C’était en effet mon chef, et je ne voulais pas que les 9 mois supplémentaires soient un véritable calvaire. Je ne souhaitais pas non plus avoir une mauvaise relation avec lui, parce que, étant mon plus récent supérieur, il me faudrait une bonne référence de sa part pour obtenir un nouveau contrat de travail à l’issu de celui-ci. Interdiction aussi de démissionner, il me fallait cette paie mensuelle pour pouvoir continuer à vivre à Clermont-Ferrand et faire du rugby avec mon nouveau et magnifique club. Je démarrais alors ce que j’appelle désormais le « confinement auto proclamé » où, tout ce que je pensais de lui, se devait de rester bien enfoui dans mon cerveau.

En plus de cette interdiction à lui déverser librement mes pensées, je me suis également retrouvée confinée dans mon bureau dans l’incapacité de travailler au laboratoire, puisqu’une machine que j’utilisais quotidiennement et qui me permettait de valider mes recherches s’est arrêtée de fonctionner. La lenteur de la fonction publique a fait que la machine ne fut réparée qu’au bout de, non pas 1, non pas 2, mais bien 5 mois d’inactivité. 5 mois, c’est presque la moitié du temps qui m’était accordé pour travailler au sein de cet institut. Pendant ces 5 mois je suis donc allée me confiner au travail en sachant que je n’avais rien d’autre à faire que de surfer sur le web en attendant que la journée passe. Anne, Élisabeth et Wumi peuvent témoigner de ma mauvaise humeur découlant de cette monotonie quotidienne.

Tout ce temps-là, je m’obstinais à garder ma mauvaise humeur pour moi, mon ennui quotidien pour moi, je cachais mon manque de motivation, j’essayais de supporter les auto-valorisations de mon chef sans rechigner… Tout ça pour que l’on m’ignore complètement les deux derniers mois de travail, qu’on se fiche de mes résultats, qu’on ne me donne pas d’autres pistes à suivre en cas d’échec, et qu’on remette la faute de la lenteur d’obtention de résultats uniquement sur les trois petites semaines où je fus indisponible pour cause de convocation rugbystique. Ces trois semaines, qui, je le rappelle, sont carrément dérisoires par rapport aux 5 MOIS de matériel défectueux.

Je résume, pour tous les tl;dr out there : Je me suis confinée (niveau 1.0) mentalement à partir de juin 2019, m’empêchant d’exprimer les pensées qui me venaient en tête, puis j’ai été confinée dans mon bureau en attendant que la fin de la journée vienne me délivrer, et enfin je me suis à nouveau confinée (niveau 2.0) mentalement en présence d’autres personnes qui ne s’inquiétaient guère de mon état mental.

Et maintenant ? Maintenant, je suis confinée physiquement, tout comme vous, mais mes pensées ont repris leur droit et circulent librement dans mon cerveau, certaines me remémorant des moments déprimants, d’autres me décrochant un sourire. Et je suis là à les regarder vivre et exploiter les différentes émotions qu’elles peuvent me procurer. Certes, c’est souvent douloureux, mais c’est aussi et surtout très instructif.

Ce qui s’est passé n’est pas de ma faute. La gestion de personnel est un métier non intuitif que beaucoup de personnes négligent parce qu’elles se disent que c’est ça va être facile de se faire entendre, ayant un langage commun. Mais ce n’est pas le cas, et c’est bien plus compliqué que ça. Et même si bien sûr je n’ai pas été l’employée de l’année, j’ai fait des erreurs, je traine avec moi mes mauvaises habitudes dont j’ai du mal à me détacher, je sais que, en définitive, l’ignorance démoralisante de mon chef n’est pas de ma faute.

Alors que faire, quoi dire, de quelle manière ? Si j’obtiens un contrat de travail et que je recommence à vivre dans le même calvaire que précédemment, comment réagir ?
Pourquoi a-t-on autant peur de dire ce que l’on pense de nos supérieurs hiérarchiques ? Ne serait-il pas plus productif d’être capable de s’exprimer librement ?

Et vous, vous est-il arrivé des expériences similaires dont vous aviez peur de vous défaire ? Comment avez-vous réagi ? Quel est votre secret pour avoir un emploi libre de toute culpabilité faussement éprouvée ?

Merci pour vos nombreux commentaires, je me fais une joie de les lire à chaque fois.

P.S. : j’ai encore 4 semaines pour laisser libre cours à mes pensées de se déterrer un peu plus, j’ai hâte/peur de ce que ça va donner. Quoi que, étant actuellement au chômage, j’ai bien plus que ça comme temps. 🙂

P.P.S: Le mauvais jeu de mot du titre est du à mon manque d’inspiration, s’il vous plaît aidez moi à en trouver un bon pour mes prochains articles. Tout ce qui contient “con” ou “confi” ou “con” puis “fi” est admit. MERCI


le 15 avril 2020 à 5:29

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11 réponses à “JOURNAL D’UNE CONFITURE #4 – LES PENSÉES SE LIBÈRENT”

  1. POUNET dit :

    En fait je n’ai rien à dire sur les relations avec mes chef.fe.s…
    Mais je veux écrire que ta description de l’auto-confinement de tes idées est très percutante!

  2. Ornella - Orni dit :

    J’ai lu une première fois l’article lundi. Bon, c’était une journée particulière parce que je me suis réveillée agitée (j’aime bien dire les chakras bouleversés).
    Donc, je l’ai lu et je n’ai pas réussi à maîtriser le flux d’émotions contradictoires qui me traversaient. J’ai fini par renoncer à l’idée de le commenter.
    Je l’ai relu hier, mais la situation n’était pas totalement différente.
    Me voici aujourd’hui, un peu plus calme, mais pas tout à fait. Suffisamment pour écrire quelques lignes.
    Je ne sais pas !
    Je ne sais pas comment on se comporte en face d’un supérieur abusif ou incompétent. Je suis soit complètement tétanisée, soit complètement en colère. Et, encore, cet état ne dépend même pas de moi. J’ai eu une supérieure hiérarchique passive agressive et sexiste, et j’étais juste complètement tétanisée, en bug, en sa présence.
    J’ai eu un supérieur paresseux, spécialiste du bullshitting et très fort pour attendre la petite erreur de l’adversaire et se mettre en avant. Avec lui, c’était juste de la colère. Colère que j’ai fini par laisser exploser à la fin de mon contrat chez le client. Colère qui m’a fait du bien à moi, mais sans que je ne sois sûre qu’elle soit bien de façon objective et sans que je ne puisse estimer son coût et son impact réel.
    Donc, je ne sais pas. Par contre je sais que la gestion du personnel est un vrai travail et qu’il ne faut pas le nier ou le sous-estimer.
    Ce que j’ai essayé lors de mes entretiens pour mon nouveau poste, c’est de dire tout de suite ce qui était important pour moi : “ne pas être micro-managée”, “avoir une équipe prête à écouter et à discuter”, “bénéficier de la confiance et donc de la liberté qui vient avec”. On verra ce que ça donne !
    Sinon, je te conseille la super série danoise “The Killing” ou “Forbrydelsen” qui a un personnage principal absolument fascinant. Je te la conseille en particulier parce que c’est une femme qui s’autorise toujours à dire haut ce qu’elle pense et à suivre son instinct – peu importe les conséquences. C’est très rafraichissant !
    Enfin, très bel article, très beau style. Je n’ai pas d’idée pour les titres. Je ne connais que des jeux de mots pourris XD !
    A très vite pour le prochain article.
    Désolée pour le commentaire un peu haché 🙂
    Bisous, bisous

    • Amélie Roux dit :

      Je lis enfin ce commentaire, et encore une fois merci Ornella 🙂 🙂
      Je reprendrai tes phrases pour mes prochains entretien (fingers crossed…), et je prends note de tes conseils de série !!!

  3. Wumi dit :

    Je suis souvent de l’avis de ma chère et tendre Anne et je l’avoue : te lire est extrêmement (x10) agréable j’ai déjà hâte de lire le prochain article !! Je m’en vais relire ton article sur la procrastination car j’en ai besoin aujourd’hui !
    Et sinon pour répondre à une de tes interrogations, je dirais que s’exprimer c’est toujours mieux que de confiner ses pensées. Je l’ai souvent PAS fait à cause de l’éducation de mon père qui nous censurait et malheureusement j’ai encore beaucoup de mal à dire tout ce que je pense et c’est souvent chiant, bloquant, frustrant pour moi et ce que j’aime (vous entre autres).
    Je suis aussi d’accord avec Dona, parfois prendre le temps de dire ce qu’on pense à des personnes qui n’écouteront pas est inutile alors je pense que chaque situation à sa solution personnalisée…
    Et pour une idée de nom d’article, je te propose : Journal d’une confuse-née
    Journal déconfiné
    Journal d’une corn-finée (it means mais :p)
    Journal déconféiné
    Journal d’une confirmée
    Voilà voilà, des bisouuuus <3

    • Amélie Roux dit :

      Merci beaucoup pour ce message et tes conseils, Wumi 🙂
      Je m’en vais de ce pas dire à mon chef ce que je pense de lui (wait, c’était pas ça le message ?)
      Let it go ! 🙂
      Merci pour les idées de noms d’article, je vais en piocher certains pour mes prochains ! 🙂

  4. Pounet dit :

    tl;dr too long didn’t read 😉

    Tu écris de manière tellement fluide et pas lisse: ça, c’est très étonnant… Fluide et pas lisse: je suis content de ma trouvaille… Il faudrait trouver un joli mot comme: rhéoépaississant 🙂

    A plus pour une réponse pour les supérieur.e.s hiérarchiques (j’ai des vis à trier).

  5. dona dit :

    Je te trouve déjà bien loin dans tes réflexions et ton recul par rapport à la gestion de la relation professionnelle en général et hiérarchiquement d’inférieur en particulier. Moi, ça c’est toujours mal passé et, devine quoi ?, j’ai toujours tellement subi que je me suis cassée. Enfin, dans le sens que je suis partie. J’ai eu la chance d’avoir une cheffe et un chef de thèse absolument parfaites l’une comme l’autre et qui m’ont laissé faire ce que je voulais comme je l’entendais et qui n’ont fait que m’épauler. Je partais donc de très haut. Pour pouvoir être embauchée, Anne ma cheffe m’a dit à regret que je devais chercher un groupe plus politiquement correct pour essayer de rentrer. C’est ainsi que je suis allée dans le groupe “Brechignac”. Déjà, rien que sa tête me faisait peur, pas de lèvres, un sourire sans yeux, une démarche de hyène. Et elle n’avait pas que l’aspect de la hyène. Elle en était une. Je ne dis pas qu’elle m’a fait mal à moi personnellement, mais sa manière de diriger les autres, surtout celles et ceux de son âge, était vraiment perverse. Je te rappelle qu’elle a pu, par son plaisir personnel exclusivement, supprimer la “prime de recherche” d’Anne, son ennemie jurée parce que pas du tout dans sa longueur d’onde, puis Anne avait fait une meilleure école qu’elle, prime dérisoire qui était juste un truc pour permettre aux gens de faire les cadeaux de Noël aux enfants sans trop souffrir) ; elle était blessante avec tous les autres “vieux” et dégueulasse avec Philippe (un peu plus âgé qu’elle, pas de “belles” études derrière lui, gentil, souriant, affable, et qui acceptait son attitude sans broncher. J’ai profité d’un congé de maternité pour changer de groupe, mais jamais au grand jamais je ne lui ai dit ce que je pensais de son attitude et (de plus!) de la non-scientificité de ses propos. Pas possible pour moi d’envisager ça.
    A l’école, ça a été comme ça tout le temps. A chaque fois qu’on me faisait du mal, j’ai fini par partir sans rien dire. Je ne vais pas m’étaler parce que ce n’est pas le but, et puis de personnes méchantes comme Catherine je n’en ai pas vraiment rencontrées d’autres.
    Est-ce que ça me pèse, de ne pas leur avoir dit ce que je pensais d’elles ?
    En vrai : non. Si tu écoutes ou que tu lis Matthieu Ricard (ce que je te conseille fortement) tu rencontreras inévitablement ses propos sur l’empathie et la compassion. Si on les voit d’un point de vue strictement opératif, cette manière de se positionner en pensant “personne ne veut souffrir, et je ne veux pas vraiment faire souffrir qui que ce soit” permet de prendre de la distance par rapport à ces personnes qui se comportent mal avec nous et évaluer précisément notre intérêt à les faire y réfléchir.

    Autre exemple : mes “amies” qui m’ont laissée tomber comme une demer. J’y pensais récemment, parce que j’avais un peu envie d’avoir des nouvelles de certaines personnes que j’ai perdu de vue. Est-ce que j’ai vraiment envie de savoir comment va Maria Cosatto ? Non, en vrai je m’en fous un peu. Alors voilà, on ne va pas contribuer à améliorer le reste de l’univers, on peut se contenter de certaines personnes bien ciblées qui, pour nous, valent le coup. Les autres, se démerdent, il y aura peut-être quelqu’un d’autre que nous qui voudra bien s’en occuper. En ce qui nous concerne, laissons passer, comme les pensées quand on médite, comme des pages de livres qui se tournent au gré du vent.
    Du vent !

    • Amélie Roux dit :

      Superbe message, j’irai lire Matthieu Ricard quand j’aurais le temps (mais… on est en confinement, Amélie, tu AS le temps… Oups, je sais pas comment ça se fait, mais j’ai l’impression de ne pas avoir le temps malgré tout mon temps libre)
      Et merci pour les conseils 🙂

  6. Anne dit :

    Le plaisir que je ressens quand je lis la notification d’un nouvel article de toi. Puis la recherche du bon moment pour le lire vite rattrapé par l’impatience. Et enfin la lecture, la cerise sur le gâteau. C’est comme lire un livre qui ne finit jamais et qui ne me laissera jamais l’impression de perdre des proches que je venais de rencontrer.

    En résumé j’adore te lire, ne t’arrêtes jamais !!

    Sinon, je cherche mais pour le moment aucune situation similaire ne me vient en tête.

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